De l'audio-guide
comme accompagnateur, éclaireur et refuge

 

Lors d’un séjour à Phnom Penh, capitale du Cambodge, je suis allée visiter l’ancienne prison S-21 – haut lieu des sombres heures qu’a connues le pays sous l’autorité des Khmers Rouges. Ancien lycée transformé entre 1975 et 1979 en « bureau de la sécurité » et centre de détention, cet endroit a vu défilé près de 17 000 prisonniers qui y ont été torturés, interrogés puis exécutés. Dès sa libération en 1979, des visites ont été organisées, d’abord pour les officiels puis pour tous à partir de 1980, avec l’ouverture du musée du génocide Tuol Sleng.

 

En tant que visiteuse, généralement je n’apprécie guère les audio-guides. J’aime voguer au gré de mes envies, sans me sentir dans un parcours forcé et surtout sans respecter un temps pré-déterminé pour chaque œuvre, salle ou sujet que je contemple. Je ne cours pas non plus après les visites guidées par des médiateurs/conférenciers, qui ont souvent les mêmes inconvénients même s’ils ont, au moins, l’avantage de proposer un échange sur le sujet, de répondre à des questions spécifiques, de permettre d’aller plus loin qu’un premier discours formaté. Ceci étant dit, j’ai été emportée par l’audio-guide de ce musée du génocide Tuol Sleng !

Tout d’abord, connaissant mon désamour pour ce genre d’outil de médiation, j’ai souhaité m’en passer. Mais très vite je suis revenue sur ce choix car c’est le seul dispositif à portée du visiteur ; aussi ne maîtrisant pas parfaitement l’histoire récente cambodgienne, je souhaitais tout de même apprendre et comprendre. Lors de la transformation du centre de détention en musée, le choix a été fait de conserver le lieu en l’état, de ne pas intervenir, de limiter au maximum les ajouts (même ayant une vocation explicative). Le centre est brut, ou presque car un minimum d’aménagements a été nécessaire pour permettre l’accueil du public.

L’audio-guide, comme outil de médiation, respecte donc cette volonté, il permet au visiteur d’être confronté à l’espace et à l’architecture sans la distanciation physique que permettent souvent les artefacts. Pour autant, j’ai été assez contente d’avoir avec moi ce compagnon de visite : le sujet est lourd et l’émotion arrive assez vite, notamment dans les salles de classe transformées en minuscules cellules. L’audio-guide devient alors un moyen de créer une distanciation intellectuelle, il m’a permis de rester dans une position de témoin, voire de voyeuse, et de surpasser l’identification et l’empathie. J’ai ainsi pu faire la visite seule, à mon rythme mais avec un accompagnant me guidant et me rassurant.

En me rassurant… justement cet audio-guide a largement pris en compte la gravité du sujet traité. Dès l’introduction, le visiteur est mis en garde : les informations données peuvent être pénibles, les lieux visités difficiles, les témoignages photographiques ou en 3D éprouvants. À l’instar de Daniel Pennac qui nous donne le droit de sauter des pages dans un roman, notre guide nous donne le droit de faire des pauses, de ne pas visiter certaines salles, de prendre l’air dans le jardin, etc. Ces autorisations sont répétées au long du parcours. C’est à la fois très simple et évident, mais toujours utile : le visiteur est considéré dans son entièreté, avec ses émotions et sa sensibilité. Ces petites préconisations aident à mettre une distance avec l’histoire racontée, même sans faire de pause et en visitant toutes les salles sans prendre l’air.

Cet audio-guide a réussi à trouver un juste équilibre entre explications et émotions, bienveillance et véracité historique, sans tomber dans le pathos ou être donneur de leçons. Le choix de la voix est, il me semble, assez judicieux par exemple : dans la version française, c’est un homme qui parle avec un accent khmer prononcé, tout à fait compréhensible. Ce local qui nous parle dans notre langue est un véritable intermédiaire entre nous, étrangers, et le centre S-21, lieu historique cambodgien. C’est un Cambodgien qui nous raconte l’histoire de son pays et non une voix neutre, journalistique, détachée. Il ne se place pas comme témoin de cette histoire, plutôt comme transmetteur, mais immanquablement le basculement se fait.

 

Le parcours proposé par l’audio-guide est conçu avec différents niveaux de contenu, quatre en particulier. Le premier et le second sont mélangés au fil du parcours – les numéros se suivent, mais ceux correspondant aux informations essentielles du premier niveau sont identifiés par un code couleur particulier. Le troisième niveau qui pourrait correspondre à « en savoir plus » est relégué à la fin, mais des renvois sont faits au fil du parcours. Il s’agit principalement d’extraits de discours. Enfin, une visite en musique est disponible, donnant parfois un peu de légèreté à ce sujet pesant. Ces niveaux de contenu permettent de proposer des visites plus ou moins longues, plus ou moins détaillées. Je me suis laissée prendre au jeu et j’ai écouté quasiment toutes les pistes, jusqu’à ce que les gardiens me mettent dehors !

 

Finalement, il me semble que pour les lieux de mémoire, les lieux témoins, les lieux historiques… l’audio-guide est un bon compromis. Il permet d’apporter du contenu, des explications, des témoignages sensibles ou historiques, de la musique, etc. sans dénaturer le site. Il apporte également davantage de sensibilité, les voix transmettent plus d’émotions que les écrits et parlent autant à notre affect qu’à notre intellect.

Cette visite m’a rappelé celle, il y a quelques années, du camp de concentration de Buchenwald. Là aussi, l’audio-guide avait été un compagnon de visite, éclaireur et refuge.

 

Musée du génocide Tuol Sleng

St 113, Phnom Penh​​​

26 mai 2018, Phnom Penh

When the audio-guide feels like
an actual guide, an enlightener and a refuge

While staying in Phnom Penh, the capital of Cambodia,

I visited the former jail S-21 – hot spot of Cambodia’s darkest hours during the Khmer Rouge regime. This old high school was turned into a “security office” and a detention centre between 1975 and 1979. More than 17,000 people were brought there to be tortured, questioned, and executed.

Visits were organised right after the liberation of this torture and execution centre in 1979, first for officials and then
for everyone with the opening of the Tuol Sleng Genocide Museum in 1980.

 

As a visitor I don’t usually like audio guides. I prefer
to wander, without feeling forced to follow a predetermined way and time for each work, room or subject. I am also not
an aficionado on guided visits with a person. It usually presents the same inconveniences, even if at least it has
some advantages – e.g. guides allow to go further than a first conditioned message. With this in mind, I can say that I was swept away by the audio guide of this Tuol Sleng Genocide Museum!

First, as I knew my dis-like for this kind of mediation device,
I opted not to take it. But I eventually changed my mind
since it was the only device for visitors; so as I do not master the recent Cambodian history, I wished anyway to learn
and understand. During the transformation of the detention centre into a museum, the people in charge chose to conserve this place exactly as it was discovered, to purposely not change it. They also decided to add modifications only when needed to physically welcome visitors. Similarly, explanatory additions were limited to their strict minimum. The centre is
in its closest possible form from its original 1979 form.

Audio guide, as mediation device, respects this choice.
It enables to freely and fully face the space and architecture without the physical detachment usually created by artefacts.

I was rather glad to have this visit partner with me: subject
is oppressive and emotion comes quickly, especially in classrooms changed into loads of tiny cells. The audio guide thus becomes a way to create intellectual detachment –

it allowed me to remain a witness, even almost a voyeur,

and to somehow overpass identification and empathy. So

I was able to do alone my visit, at my rhythm, but with

a partner guiding and reassuring me.

Reassuring me… This is precisely what this audio guide brought me all along the visit. Visitors are alerted in the first audio track: information can be painful, photographic testimonies can be demanding, and some sights unbearable. Similarly to Daniel Pennac allowing us to jump some pages

of a book, our guide allows us to pause, to not visit some rooms, to get fresh air outside, etc. These authorisations

are repeated all along the visit. They are simple and obvious but always helpful. The visitor is considered as a whole,

with his emotions, his feelings, his sensations. These little recommendations help us to detach ourself from the related story. Even if we decide not to pause and visit all rooms without getting some fresh air… we know that we have

these back-ups!

The audio guide of S-21 finds a right balance between emotions and explanations, between indulgence and historical truths. Still it is not falling into pathos nor intending to give lessons. The voice of the audio guide is a good choice

for example: in the French version, the speaker is a man

with a strong Khmer accent, completely intelligible. This local person speaking in our language is an intermediary between us, foreigners, and the center S-21, a Cambodian historical place. It is a Cambodian person who tells us about the history of his country and not a journalistic, detached voice.

And even if this person didn’t directly witness this story, we inevitably perceive him as more than just a neutral transmitter.

The audio guide proposes four different levels of content.

The first and the second levels are mixed along the way -

the numbers follow each other, but those of the first level, corresponding to the essential information, are identified

by a particular color code. The third level tracks, which corresponds to additional information like testimonies or extracts of speeches, are relegated to the end, but they are refereed to throughout the visit. Finally, some musical tracks are available, helping to bring a little bit of lightness to the subject. These levels of content make it possible for us

to adapt the length of the visit, and to choose the level

of details we want to access. I got caught up in the spirit

of the game, and I listened to almost all tracks,

until the closing time as guards made it clear I had to go now!

 

All in all, I think an audio guide is a good compromise

for memory places, testimonial places, historical places…

They bring content, explanations, testimonies, music, etc. without impacting the original area. They also allow emotion to go through more easily: voices transmit more emotion

than writings, they speak as much to our affect as they do

to our intellect.

This visit reminded me of another one… a few years ago,

the Buchenwald concentration camp. There too, my audio guide actually felt like a guide, an enlightener and a refuge.

Tuol Sleng Genocide Museum

St 113, Phnom Penh

May 26th, 2018, Phnom Penh